CATASTROPHE

Publié le par le citron vert des alpes

Article parut dans le journal Suisse  " L' ILLUSTRÉ " du 11 janvier 2006, écrit par Michel Contat - Ecrivain et Chroniqueur au quotidien Français  " Le Monde ".


Mon médecin généraliste, quand je lui demande si ses patients ont tous «mal au monde» et comment elle-même, réagit aux grandes catastrophes annoncées, me répond avec calme: «Les angoisses, j'évite de les disséminer.» «Ce qui veut dire que, si vos patients ne parlent pas de la grippe aviaire, du réchauffement climatique, des retraites menacées par le trou incomblable de la sécurité sociale et autres tsunamis, vous faites comme si ces maux n'existaient pas?» Elle sourit et me demande ce qui ne va pas aujourd'hui. Il est vrai qu'elle s'intéresse de plus en plus à la psychanalyse. Me voilà beau. Après la consultation, je me sens un peu ragaillardi, malgré les examens prescrits. On verra, on verra. Mais le sourire énigmatique de l'apprentie psy continue de m'interroger. Max Frisch, toujours lui, implacable en ses vieux jours, voulait que l'on réponde avec franchise et en style télégraphique à cette question: «Etes-vous certain que la conservation de l'espèce humaine, une fois disparus toutes vos connaissances et vous-même, vous intéresse réellement? Pourquoi?»

 Quand j'ai lu dans un journal sérieux qu'en 2050, selon les climatologues les plus écoutés, la France aura ses rivières asséchées, sa Côte d'Azur en proie au paludisme, ses forêts détruites par des insectes tropicaux, sa couverture neigeuse réduite de moitié, des étés plus meurtriers qu'en 2003, j'ai fait un rapide calcul: «2050? Ma femme et moi ne serons sans doute pas là. Mais notre fils oui.» Je ne voudrais pas qu'il vive dans la société que la pénurie d'eau et les maladies rendront encore plus cruelle qu'à présent, cette société qu'un Michel Houellebecq décrit avec une telle exaltation dans la désespérance.

    A ces descriptions apocalyptiques, on peut objecter qu'elles sont des projections de nos  esprits sur le monde. Nous aurions en héritage un capital d'angoisse que nous sommes obligés d'investir. N'ayant plus en permanence l'exutoire du travail – manger pour vivre, vivre pour manger –, nous développerions cette maladie: la pensée,  ou la conscience du monde. Un monde qui n'est vain en soi ni bon ni mauvais, qui est. Qui peut fort bien se passer de nous. Mais, pour nous qui existons, qui avons conscience que, Sur cette Terre, il n'y en a pas assez pour tout le monde, l'autre apparaît comme l'ennemi qui veut me prendre ma subsistance. Quand celle-ci est à peu près assurée par mon appartenance à un groupe, je jouis d'un état de non-guerre. La création gratuite, l'art, peut prendre son essor pour sublimer l'angoisse. Mais, quand la précarité menace la société elle-même, quand vous risquez de perdre votre travail, votre logement, l'angoisse originaire se réveille, la peur de manquer se projette sur la planète, un désert caniculaire où rôderont des affamés prêts à s'entredévorer. On peut se demander aussi pourquoi, sachant au fond que les prophètes de l'apocalypse ont raison et que c'est notre mode de consommation qui va rendre cette Terre inhabitable, nous ne faisons rien. Serions-nous intimement persuadés qu'il est déjà trop tard pour agir?
L' angoisse, alors, nous aurait vaincus pour ainsi dire de naissance.


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